Au-delà de la Raison, ou l’audacieuse inconscience d’Alek Vladski.

Alek Vladski est un artiste à part entière. D’abord parce qu’il parvient à rester intégralement fidèle à son esprit, ensuite parce que son processus créatif est tout sauf ordinaire. Cet autodidacte lillois nous propose des créations inspirées d’une poésie sombre qu’il puise dans ses souvenirs et dans ses rêves autant que dans ses cauchemars et ses peurs. Au gré du hasard, Alek reconstitue ses pensées sur le papier n’inventant presque rien puisque tout est déjà là, quelque part dans l’inconscient.

Chercheur en psychologie expérimentale, il s’intéresse au cas de l’être humain en lui-même et pour lui-même. À travers l’art, Alek palpe son propre esprit. Si ses créations traduisent une maturité artistique avancée, ce n’est qu’en 2015 qu’il s’essaie pour la toute première fois au dessin. Sans chercher à dompter son inconscient, il réalise des maquettes et des croquis parfois disparates, qui s’intègrent pourtant dans ses créations finales. C’est là où Alek Vladski brise le processus créatif traditionnel : imaginer, rationaliser, concrétiser et révéler. Chez lui, l’erreur fait partie intégrante du travail. Il déchire puis recolle, efface, chiffonne et creuse le papier, de sorte que ses esquisses n’ont souvent rien à voir avec l’œuvre finie. D’ailleurs, sont-elles vraiment terminées ? Comment mettre un terme à un dessin qui n’en a peut-être pas ? Cette contrainte serait la force de notre artiste, puisque sans idée préconçue quant au rendu final, il n’a pas de limite. A priori dénués de sens, ses dessins en révèlent bien plus qu’il n’y paraît sur son préconscient. La Raison est ici totalement dépassée par l’intention subtile de l’art : mettre en forme ce qui ne peut être dit.

Il est difficile de parler de la mort. La douleur, la destruction, l’usure de temps, la fin des choses, sont des thématiques chères à notre artiste. C’est dans ces paysages et ces couleurs que l’inquiétude règne. Incontrôlable, imprévisible et tant redouté par l’homme, la mort est une source d’inspiration pour nombreux artistes, les réconciliant parfois, à l’instar de leur public, avec une pénible réalité. Terriblement poétique, l’esprit d’Alek s’émancipe. Le voyage, qu’il soit en mer ou dans les cieux, est omniprésent. Il navigue entre les âmes et survole les rêves en quête d’une vérité profonde. Méduses, ombres, corbeaux et regards percés côtoient des paragraphes étranges et des schémas qu’on croirait sortis des esprits de précis scientifiques d’un autre temps. Loin de l’imagerie populaire véhiculée par Disney, sa représentation de la sirène illustre parfaitement l’incrédule imagination d’Alek Vladski. D’un réalisme dur, cette « géante des mers », tant redoutée par les hommes, incarne ici davantage une mort subtile et sans visage.

L’œuvre d’Alek est un véritable exercice visuel auquel il s’adonne lui-même lorsqu’il compose, puisqu’il passe parfois plus de temps à observer une œuvre pour comprendre son équilibrage plutôt qu’à la réaliser. Habillées de rouge et de noir, ses œuvres racontent une histoire à qui veut l’entendre et la comprendre. Exposer n’était pas le but ultime de son travail, mais les opportunités se sont présentées. Dans l’ambiance tamisée du Carré des Halles, ses dessins s’unissent aux briques rouges de ce lieu plutôt atypique. L’occasion aussi pour l’artiste de parler de son travail, avoir des retours et s’en nourrir pour avancer vers d’autres projets, de plus grands formats. Avec Artgile, ses créations sont aussi révélées à un plus large public. Sa patte artistique et ses écritures automatiques se greffent sur le tissu, tout naturellement.

Dans cette situation paranormale qu’est la vie, Alek Vladski s’échappe dans cette forme d’exutoire : le dessin. C’est quand on parle avec l’artiste qu’on comprend réellement que même en science, tout n’est pas rationnel. Notre chirurgien de l’esprit travaille désormais sur l’étrange cas du rêve lucide. Avec la présence de souvenirs les plus profonds, d’instants volés, de détails même les plus minimes, on pourrait croire que lorsqu’Alek dessine, il rêve encore.